Les premières femmes présidentes de l’histoire

Isabel Perón était professeure de musique et membre d’une troupe de ballet, Lidia Gueiler Tejada travaillait à la radio, et Vigdís Finnbogadóttir dirigeait le théâtre national. En réalité, ces femmes ont en commun la politique et le fait d’être devenues les premières présidentes non seulement dans leurs pays respectifs, mais aussi dans le monde entier. Quel a été leur chemin vers le pouvoir et comment leurs mandats ont-ils marqué l’histoire?

María Estela Martínez de Perón

María Estela Martínez de Perón, plus connue sous le nom d’Isabel Perón, est devenue la première femme présidente de l’histoire, non seulement de l’Argentine, mais du monde entier. Elle accéda à cette fonction en 1974, prenant la tête de l’État après la mort de son mari, Juan Domingo Perón, dirigeant emblématique de l’Argentine.

María Estela naît en 1931 à La Rioja, en Argentine. Dans sa jeunesse, elle manifeste un intérêt marqué pour les arts et suit une formation en danse, avant de travailler comme danseuse. Isabel est son nom de scène. Au cours d’une tournée en Amérique latine, elle rencontre Juan Perón — ancien président argentin alors en exil. Leur relation est officialisée en 1961, et à partir de ce moment, Isabel devient une figure inséparable de la scène politique, accompagnant son mari dans ses déplacements et participant activement à la vie publique.

Après le retour de Juan Perón au pouvoir en 1973, elle est désignée comme candidate à la vice-présidence — une décision qui suscite des débats au sein du parti péroniste, mais qui est approuvée par le Parlement. Lorsque Perón meurt en 1974, Isabel accède automatiquement à la présidence, devenant ainsi la première femme au monde à diriger officiellement un État avec le titre de présidente.

Le mandat d’Isabel Perón coïncide avec une période particulièrement difficile de l’histoire argentine. Les difficultés économiques s’aggravent, l’inflation et le chômage augmentent. Parallèlement, la violence politique s’intensifie: affrontements armés entre groupes radicaux de gauche et forces de droite, parmi lesquelles l’organisation nommée “Triple A” — un groupe paramilitaire d’extrême droite lié au gouvernement.

Isabel tente de stabiliser la situation, remanie les ministres, instaure l’état d’urgence. Mais dans un contexte de crise politique et économique profonde, son gouvernement perd progressivement le soutien de la population comme celui de son propre parti.

Les grèves, manifestations et attaques contre des responsables politiques se multiplient, et le nombre de victimes de la violence augmente des deux côtés. En 1976, à peine deux ans après le début de son mandat présidentiel, elle est renversée lors d’un coup d’État militaire et arrêtée. Après plusieurs années d’assignation à résidence, elle s’installe en 1981 en Espagne, où elle vivra par la suite en se tenant à l’écart de la vie politique active.

Malgré un destin politique controversé, Isabel Perón est entrée pour toujours dans l’histoire mondiale comme la première femme présidente. Son accession au pouvoir constitue une étape majeure dans la lutte pour l’égalité de genre en politique, même si elle s’est déroulée dans des circonstances complexes.

Lidia Gueiler Tejada

Lidia Gueiler Tejada est entrée dans l’histoire comme la première femme présidente de la Bolivie et la deuxième femme présidente d’Amérique latine après Isabel Perón. Elle dirigea temporairement le pays en 1979, à une période de profonde instabilité politique.

Lidia naît en 1921 à Cochabamba. Issue d’une famille de la classe moyenne, elle manifeste dès son plus jeune âge un intérêt pour la politique. Elle obtient une formation en sciences sociales, étudie également la comptabilité, puis le journalisme. Pendant un temps, elle travaille comme animatrice radio, ce qui lui vaut une certaine notoriété dans les milieux publics. Dans les années d’après-guerre, Lidia s’engage activement dans le mouvement des femmes et dans la défense des droits humains.

Elle débute sa carrière politique au sein du Parti de la gauche révolutionnaire. En 1956, elle est élue pour la première fois au Congrès national bolivien. Dans les années 1960 et 1970, elle occupe plusieurs fonctions publiques, notamment celle d’ambassadrice en Allemagne. Malgré une succession de coups d’État militaires, elle reste active dans la vie parlementaire et plaide pour un retour à la démocratie.

Après des décennies marquées par l’alternance de juntes militaires et de dictatures, la Bolivie tente à la fin des années 1970 de revenir à un régime civil. Lidia Gueiler est alors désignée présidente par intérim. Elle occupe à ce moment la présidence de la Chambre basse et bénéficie d’une réputation de figure de compromis. Elle devient ainsi présidente de transition — la première femme à occuper cette fonction dans l’histoire bolivienne.

Sa nomination représente un compromis parlementaire, et l’une de ses principales missions consiste à organiser des élections libres et équitables prévues pour 1980. Elle adopte une position clairement démocratique et opposée à l’intervention militaire, malgré les pressions exercées par l’armée et la menace constante d’un nouveau coup d’État.

Militante de longue date pour l’égalité des femmes, Lidia promeut, une fois présidente, l’idée de leur participation active à la vie politique et sociale. Elle soulève pour la première fois la question du droit des femmes à occuper des postes clés au sein de l’État, soutient la création de programmes éducatifs et de protection des droits des femmes, et plaide publiquement pour leur intégration dans les structures gouvernementales.

Bien que son mandat soit trop court (de novembre 1979 à juillet 1980) pour mener de vastes réformes, sa figure devient un symbole important du leadership féminin en Amérique latine. Son gouvernement met fin à la censure, permet aux partis et mouvements d’opposition d’exprimer librement leurs positions et rencontre des représentants de différents courants politiques, y compris de gauche et modérés. Cela constitue une étape essentielle vers la création d’un espace politique démocratique, bien qu’éphémère.

Lidia tente de stabiliser la situation politique, de préparer le pays à de nouvelles élections et de contenir l’influence de l’armée. Mais son mandat s’achève par un nouveau coup d’État: en juillet 1980, le dictateur Luis García Meza prend le pouvoir et Lidia est renversée.

Après son éviction, elle quitte le pays et vit en exil en France puis aux États-Unis. Elle revient plus tard en Bolivie, où elle continue de défendre les droits des femmes et la démocratie, participe à des conférences internationales et collabore avec les Nations unies. Sa contribution au développement du mouvement démocratique et du leadership féminin en Amérique latine est encore aujourd’hui largement reconnue.

Lidia Gueiler Tejada s’éteint en 2011 à l’âge de 89 ans, laissant derrière elle l’héritage d’une pionnière de la participation des femmes aux plus hautes fonctions de l’État.

Vigdís Finnbogadóttir

En 1980, Vigdís Finnbogadóttir entre dans l’histoire comme la première femme élue présidente au suffrage universel. Elle devient cheffe de l’État islandais et la première femme présidente en Europe, ouvrant un nouveau chapitre dans la participation des femmes à la politique au plus haut niveau. Son mandat dure seize ans — plus longtemps que celui de tout autre dirigeant islandais.

Vigdís naît en 1930 à Reykjavik. Elle grandit dans une famille d’une classe moyenne, son père étant ingénieur et sa mère infirmière. Très jeune, elle s’intéresse à la culture et aux sciences humaines. Elle étudie la langue et la littérature françaises à l’Université de Grenoble et à la Sorbonne, en France, et suit également des cours de théâtre et de littérature à Copenhague et à Uppsala. Elle obtient ensuite un diplôme en littérature française à l’Université d’Islande.

Avant d’entamer sa carrière politique, Vigdís travaille dans les domaines de la culture et de l’éducation: elle enseigne à l’université, traduit des ouvrages et participe activement à la vie culturelle. Le théâtre occupe une place particulière dans son parcours — elle dirige même le Théâtre national d’Islande. Elle participe également à des émissions éducatives à la télévision, ce qui la rend particulièrement connue dans le pays.

Elle remporta les élections présidentielles de 1980, bien que de peu. Sa campagne mettait l’accent sur l’indépendance, l’humanisme et la protection de la culture nationale. Sous son règne, l’Islande renforça sa démocratie, soutint l’égalité des sexes et développa activement la coopération internationale. Bien que le président islandais ait principalement des fonctions représentatives, Vigdís a acquis une immense autorité symbolique tant dans son pays qu’à l’étranger. Elle s’est activement engagée en faveur des droits des femmes, de la protection de l’environnement et de la préservation de la langue et du patrimoine culturel islandais.

Après quatre mandats — de 1980 à 1996 — elle choisit de ne pas se représenter, mais poursuit une activité internationale soutenue. Vigdís devient ambassadrice de l’UNESCO pour les langues, soutient des initiatives contre la discrimination et en faveur de l’éducation des femmes. Son parcours personnel et politique fait d’elle un symbole pour des générations entières de femmes engagées en politique à travers le monde.

Les parcours des premières femmes présidentes montrent que leur ascension au sommet du pouvoir a été difficile et souvent controversée, à l’instar de l’action de la plupart des dirigeants politiques, mais qu’elle a eu une importance historique. Elles sont arrivées au pouvoir dans des contextes politiques et culturels différents, mais chacune d’entre elles est devenue un symbole de changement, d’élargissement des possibilités et de remise en question des idées reçues sur le leadership.