Les origines du féminisme: principales figures féminines du monde antique

Dans l’histoire du monde antique, les noms de femmes passés à la postérité grâce à leurs réalisations et à leurs découvertes constituent plutôt l’exception que la règle. Pendant des siècles, les femmes furent privées d’accès à l’éducation, exclues de la vie politique, empêchées de faire carrière ou de fonder leurs propres entreprises. Celles qui osaient franchir ces limites étaient souvent méprisées et condamnées. Pourtant, leurs noms sont restés dans l’histoire. Dans cet article, nous allons citer les femmes les plus influentes de l’Antiquité: savantes, éducatrices, prêtresses.

Hypatie d’Alexandrie

Elle fut une philosophe, mathématicienne et astronome d’exception. Son nom est devenu un symbole de résistance face à la discrimination intellectuelle dont les femmes furent victimes.

Hypatie naît vers l’an 350 de notre ère à Alexandrie, l’un des grands centres intellectuels du monde antique. Son père, lui-même mathématicien et philosophe, encouragea très tôt sa soif de savoir et l’initia aux bases de nombreuses disciplines. Hypatie s’intéressait notamment aux mathématiques et à l’astronomie. Elle a mis au point un instrument destiné à mesurer et à observer les corps célestes – l’astrolabe.

Elle s’illustra également comme une figure majeure du néoplatonisme, courant philosophico-religieux idéaliste. Oratrice brillante, Hypatie acquit une renommée dans tout le monde grec (à cette époque, Alexandrie était une cité grecque, et non égyptienne comme aujourd’hui). Elle donnait des conférences sur les places publiques, puis accueillait chez elle tous ceux qui souhaitaient approfondir leur réflexion. Selon des philosophes contemporains, Hypatie était capable d’interpeller un passant dans la rue et de l’entraîner dans une discussion.

Parmi ses élèves figuraient de futurs responsables politiques: Synésios de Cyrène devint évêque de Ptolémaïs, et Pentadius fut préfet impérial d’Égypte. Tous décrivaient Hypatie comme une femme érudite et sage, partageant généreusement son savoir et ne cessant jamais d’approfondir ses propres connaissances.

Hypatie est également connue pour ses commentaires ou, comme on dit aujourd’hui, ses analyses critiques sur des travaux d’autres savants et philosophes. Elle révisa notamment le traité sur les sections coniques, les Coniques, d’Apollonius de Pergè. Son travail contribua à préserver et à perfectionner les connaissances relatives aux hyperboles, paraboles et ellipses. Grâce à elle, ces concepts devinrent plus clairs et accessibles, favorisant leur transmission et leur diffusion.

On lui attribue également le perfectionnement d’un distillateur, l’invention d’un instrument destiné à mesurer la densité des liquides, l’aréomètre, ainsi que l’élaboration d’une planisphère céleste.

La mort d’Hypatie fut tragique. Bien que le christianisme se répandît, elle demeura païenne. Les partisans de la nouvelle religion la considéraient comme une menace, la critiquaient publiquement et l’accusaient de sorcellerie. En 415, une foule de chrétiens l’attaqua et la tua avec une extrême brutalité. L’historien Damascien affirma que son corps fut mis en pièces.

Au XIXe siècle, Hypatie fut reconnue comme une martyre païenne morte pour sa foi. Toutefois, certains historiens estiment que son assassinat fut avant tout politique. Hypatie était proche du préfet romain Oreste, tandis que l’évêque chrétien Cyrille s’opposait à son maintien en fonction. Après la mort d’Hypatie, plus personne ne fut en mesure de s’opposer efficacement à Cyrille, et Oreste se retira bientôt de la vie politique.

Enheduanna

On affirme souvent que l’écriture fut inventée en Sumer vers 3400 avant notre ère. En réalité, ses origines sont plus anciennes encore. Un millénaire auparavant, à Akkad, vivait l’une des premières poétesses connues de l’histoire: Enheduanna.

Princesse akkadienne, née vers 2285–2250 avant notre ère, elle était la fille du roi Sargon. Lorsque celui-ci conquit la ville d’Ur, sa fille devint grande prêtresse. Enheduanna fut prêtresse suprême du dieu lunaire Nanna à Ur et vouait un culte particulier à la déesse Inanna, qu’elle plaçait au-dessus des autres divinités du panthéon sumérien. C’est à Ur qu’elle commença à composer des poèmes. La plupart étaient dédiés aux déesses mésopotamiennes, mais certains exprimaient également ses réflexions personnelles, ses émotions et son état intérieur.

Elle rédigea de nombreux textes religieux, notamment les Hymnes à Inanna, considérés comme les plus anciens exemples de littérature signée dans l’histoire écrite. On estime qu’une prière adressée à Inanna aurait, selon la tradition, aidé les Akkadiens à remporter neuf victoires contre les Sumériens, permettant ainsi à son neveu Naram-Sîn d’unifier temporairement les deux royaumes.

Ces hymnes constituent également l’un des premiers exemples d’un récit à la première personne. Ils étaient consacrés aux temples des cités de Sumer et d’Akkad. Le texte Nin-me-sara demeura sacré pendant au moins cinq siècles après la mort d’Enheduanna. Sa popularité est attestée par le grand nombre de copies retrouvées. Il servait également de texte pédagogique pour la formation des scribes. C’est en grande partie pour cette raison qu’Enheduanna est parfois qualifiée de “Shakespeare de la littérature sumérienne”.

Aspasie de Milet

Le nom d’Aspasie est souvent associé à l’essor d’Athènes en tant que centre culturel.

Née vers 470 avant notre ère à Milet, Aspasie s’installa ensuite à Athènes, où elle devint la compagne, la proche collaboratrice et la conseillère politique de l’homme d’État Périclès. On considérait qu’elle exerçait une grande influence sur lui, et nombre de ses décisions furent attribuées à son inspiration. Il est probable qu’Aspasie ait effectivement joué un rôle politique. Selon des témoignages contemporains, elle enseignait l’art oratoire et révisait les discours de Périclès. Certains historiens estiment qu’elle participa à la rédaction de son célèbre discours funèbre prononcé au début de la guerre du Péloponnèse.

Aspasie s’engagea également dans l’éducation. Elle fut la première femme à Athènes à créer une école informelle destinée aux femmes. Celles-ci se réunissaient chez elle pour apprendre  des savoirs inaccessibles aux femmes de cette époque: la philosophie, la rhétorique et l’art de la conversation. Cela fait d’Aspasie l’une des premières défenseuses de l’éducation féminine dans le monde antique.

Son salon accueillait non seulement des femmes, mais aussi des créateurs venus de toute la Grèce: le sculpteur Phidias, les philosophes Anaxagore et Socrate, l’historien Hérodote et bien d’autres encore. Aspasie utilisait souvent la méthode dialectique socratique dans ses échanges. Certains pensent même que Socrate fut son élève.

Léontion

Cette célèbre philosophe de la Grèce antique, connue sous le nom de Leontion, représentait le courant épicurien, qui considère que la jouissance de la vie constitue le plus grand bien.

En 306 avant notre ère, lorsque Épicure fonda son école à Athènes, Léontion l’a rejoint. Elle était considérée comme une élève scandaleuse, car elle avait auparavant été hétaïre. Cela ne l’empêcha pourtant pas de devenir une proche d’Épicure et de s’imposer dans les cercles philosophiques. Dans l’histoire de la pensée antique, elle occupe une place singulière: celle d’une des rares femmes philosophes ayant participé ouvertement aux débats intellectuels de son temps et marqué le développement de l’éthique et de la pensée critique. Elle ne se contenta pas d’étudier la philosophie, mais engagea des polémiques avec des penseurs renommés.

On sait que Leontia a écrit un long essai critique contre un autre philosophe, Théophraste, qui était le successeur d’Aristote. Cicéron a souligné que Leontia écrivait avec humour et dans un style attique, c’est-à-dire de manière assez simple et stricte. Leontia voulait réfuter une série d’affirmations de Théophraste et l’a fait, comme l’a souligné Épicure, avec « une argumentation irréprochable » et « une clarté remarquable ».

Bien que ses propres écrits ne nous soient pas parvenus, Léontion laissa une empreinte vive dans la culture philosophique antique en tant que femme ayant osé entrer dans un discours traditionnellement masculin et démontré que l’excellence intellectuelle ne dépend pas du sexe. Elle est également mentionnée dans le traité Des femmes célèbres de Giovanni Boccace, poète et écrivain italien de la Renaissance.

Théano de Crotone

Philosophe et mathématicienne, Théano (ou Théano de Crotone) vécut au VIe siècle avant notre ère et appartenait à l’école pythagoricienne. Compagne et collaboratrice de Pythagore, elle lui succéda après sa mort, poursuivant le développement de son école et de ses idées.

Théano fut elle-même l’auteure de plusieurs traités, dont Sur la vertu, ainsi que de nombreux apophtegmes ou aphorismes. L’un d’eux, consacré à l’immortalité de l’âme, affirme: “Si l’âme est immortelle, alors la vie est véritablement une fête pour les scélérats qui meurent après avoir vécu dans l’injustice”. La réincarnation constituait un élément central de la doctrine pythagoricienne. Dans d’autres aphorismes, Théano abordait les questions du mariage, de la morale féminine et de la vertu.

Elle soulignait l’importance de la raison, de l’équilibre intérieur et de la maîtrise de soi, non seulement pour les hommes mais aussi pour les femmes, proposant ainsi un modèle précoce d’autonomie philosophique féminine. On considère qu’elle défendait l’idée que les femmes étaient capables d’accéder au savoir supérieur et au développement moral si on leur en donnait la possibilité, une position rare pour son époque.

Les pythagoriciens comptaient parmi les rares communautés philosophiques qui admettaient des femmes. Théano joua vraisemblablement un rôle essentiel dans l’établissement de cette tradition. Des témoignages évoquent plusieurs dizaines de femmes pythagoriciennes, parmi lesquelles Théano était la plus célèbre. Son apport peut être considéré comme l’un des premiers pas vers la reconnaissance des femmes dans la sphère intellectuelle et philosophique.

Outre la philosophie, Théano s’intéressait aux sciences et particulièrement aux mathématiques. Il est probable qu’elle poursuivit le développement des idées relatives au “nombre d’or” – proportion harmonieuse à l’origine de la beauté et de l’ordre dans la nature.

Callirrhoé de Sicyone

C’est grâce à Callirrhoé de Sicyone (appelée également Kora de Sicyone, dite encore la fille de Boutadès) qu’apparut, selon l’historien Pline l’Ancien, la peinture de portrait. Fait intéressant, toute la biographie de Callirrhoé nous est connue par le seul témoignage de Pline. Il se pourrait donc qu’il s’agisse d’une légende. Néanmoins, elle demeure remarquable, car c’est la première fois qu’un historien attribue l’invention de quelque chose à une femme et la présente comme la première artiste de l’histoire, ou, plus précisément comme l’ancêtre de la peinture.

Selon la légende, Callirrhoé était la fille d’un potier nommé Butadès et travaillait comme servante à Corinthe. Elle était amoureuse d’un jeune homme qui a été contraint de la quitter. Désireuse de conserver son image, elle traça sur un mur le contour de l’ombre qu’il projetait. Son père remplit ensuite ce contour d’argile et fit cuire le portrait obtenu. Ainsi serait née la première représentation.

Bien que l’existence réelle de Callirrhoé demeure incertaine, cette légende fut reprise et développée par Léonard de Vinci, Quintilien et Giorgio Vasari. Au fil des siècles, elle inspira peintres, poètes et historiens de l’art, devenant un symbole du lien entre l’amour, la mémoire et l’art figuratif. À la Renaissance et à l’époque moderne, on évoquait Callirrhoé comme la “mère” ou l’ancêtre de l’art, et le motif du profil dessiné à la lumière inspira de nombreuses œuvres: des gravures aux toiles peintes.

Callirrhoé peut être considérée comme l’une des premières figures féminines légendaires de l’histoire des arts visuels. Son nom est devenu non seulement un mythe, mais aussi un rappel essentiel du rôle du regard féminin et de la participation des femmes à la naissance du langage visuel.

La biographie de chacune de ces femmes est une histoire de dépassement des frontières, de rupture avec les stéréotypes et de résistance à la discrimination. C’est précisément pour cela que leurs voix résonnent encore plus fort aujourd’hui, nous rappelant que le désir de connaissance et d’expression de soi transcende le temps, les limites et les stigmates.